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Interview d'Isabelle Gambet-Drago

Masseur-kinésithérapeute reférante de l'Association Edelweiss, spécialisée dans le massage des enfants.

Cet article est paru dans la revue WELEDA N°118 / Printemps 2006
réalisé par Jean Yves Udar

Introduction


Le massage des bébés, bien singulière spécialité pour les parents que nous sommes.
On pense massage stimulation, massage détente, massage tendresse mais c’est bien plus que ça encore. Nous connaissons ces gestes au fond de nous, mais souvent, nous n’osons pas ; le toucher reste, semble-t’il, une notion très taboue. Les mères du monde entier les connaissent, ces gestes simples, mais nous semblons les avoir, pour un temps, oubliés !

Alors, il nous faut les réapprendre, ces gestes, nous les réapproprier. Vous serez touché par ce vrai cadeau que nous donne la vie, vous redécouvrirez le sens caché et les vertus du massage.
C’est quand la main ose s’offrir que le coeur s’ouvre aussi. Quand la main touche l’enfant, c’est l’amour du monde qui nous touche aussi.

Portait d'Isabelle Gambet-Drago - Masseur Kinésithérapeute

Mais il n’y a pas que de l’amour dans le monde. C’est en 1989, pendant 3 mois, qu’Isabelle va rendre visite à un ami kinésithérapeute qui travaille pour Handicap International. C’est dans les camps de Thaïlande, ainsi qu’à la frontière du Cambodge et du Vietnam, que commence sa formation pratique. Des enfants touchés, mutilés par les mines antipersonnelles, des enfants nés dans les camps de prisonniers, qu’il faut soulager, rééduquer.

Agée de 25 ans, elle renoncera pourtant à repartir pour Handicap International, préférant, dans un premier temps, travailler au Havre dans une école spécialisée pour enfants handicapés physiques.

Elle s’installe, à 27 ans, à mi-temps en libéral, et à mi-temps dans un service de pédiatrie en kiné respiratoire et kiné motrice pour des maladies graves, allant parfois jusqu’à l’accompagnement de fin de vie. Elle ne cessera de cumuler la formation, l’expérience et la pratique. Mais, corollairement à ces savoirs acquis, elle fortifie sa recherche intérieure : le « pourquoi je suis faite », oser s’avouer et explorer l’inné, cette capacité, ce don qu’elle possède, cette longue maturation qu’elle laisse épanouir.
Aujourd’hui, Isabelle travaille en tant que masseur-kinésithérapeute au sein de l’association Edelweiss pour développer la formation pour le massage des bébés auprès des professionnels et des parents.
Ce long parcours, c’est tout l’apprentissage de ces gestes d’amour, qui soulagent et qui donnent tant …

 

Comment êtes-vous venue au massage du bébé ?


D’où viennent ces gestes que vous connaissez et que vous enseignez ?

Dès le début, je ne voulais faire que de la pédiatrie. Après mes études, j’ai suivi une spécialisation de 4 mois en « infirme moteur cérébral » (IMC) avec Michel Lemétayer, une référence dans ce domaine, pour apprendre la prise en charge des enfants infirmes moteurs cérébraux. Il y a une trentaine d’années, il avait créé un nouveau concept de crèche, « les trottes lapins », où l’on accueillait 1/3 d’handicapés (I.M.C) et 2/3 d’enfants ne présentant aucun handicap, entourés d’orthophonistes et de masseurs kinésithérapeutes pouvant dispenser des soins sur place.
C’est dans ce cadre que j’ai fait cette spécialisation à temps plein. Cela m’a donné une dextérité du toucher avec les tout petits, j’ai appris à être à l’aise et sans appréhension, à acquérir des gestes sûrs en apprenant certaines techniques pour soulever ou retourner les bébés, des trucs à utiliser pour ceux qui ne sont « pas bien ». L’aisance de ces gestes rassure beaucoup les bébés …Il est intéressant de se rappeler que les bébés ont toute leur motricité, mais qu’ils sont gênés tout simplement par la pesanteur !
J’ai aussi constaté que l’enseignement en kinésithérapie nous fait travailler en séquentiel, mais pas en globalité. L’on répare un bras mais pas le corps. C’est dans ce sens que j’ai le plus orienté mon travail : un travail sur la chaîne musculaire complète. J’ai également imaginé, à partir d’outils simples que peuvent être, par exemple, un ballon, un rouleau,des jeux de rééducation, que l’on peut lier l’imaginaire et le ludisme à la rééducation.
Puis, j’ai travaillé au Havre, en milieu hospitalier : en maternité, en néonatalité, en réanimation pédiatrique et en pédiatrie.
Au cours de ce travail, j’ai toujours eu la conviction que le massage apportait beaucoup plus que ce qui était enseigné et qu’il fallait approfondir ce sujet.

 

C’est surtout par l’expérience que vous avez appris à masser les bébés ?


A force de toucher les bébés, de les masser, j’ai beaucoup appris. A l’hôpital, j’allais de service en service pour faire de la rééducation neuromotrice, pour des enfants longtemps immobilisés. J’ai découvert ainsi les positions qui font du bien, comme par exemple ce que j’ai appelé « la position magique ». C’est une position dans laquelle l’enfant est rassuré et réceptif, une position foetale dans les bras de l’adulte, face à face, qui permet à celui-ci de capter son regard et communiquer avec lui, pour lui dire des choses importantes, le préparer à des soins particuliers… Bien qu’il ne puisse pas encore s’exprimer comme nous, l’enfant « comprend » ce que nous lui disons, notre intention. L’enfant a la faculté de comprendre quand la main de l’adulte est sûre, sans quoi il se raidit. Les résultats sont étonnants. Par exemple, ce petit garçon né avec une fente palatine et un bec de lièvre.
En attendant de pouvoir l’opérer, il fallait l’alimenter à la cuillère pour qu’il puisse avaler correctement, déglutir sans faire de fausse route. Après avoir parlé à l’enfant dans la « position magique » (position qui met la tête de l’enfant en flexion) il devint possible de l’alimenter, il se laissa faire…
Autre exemple : ces jumelles dont l’une est mort-née. Celle qui vécut semblait triste, renfermée, et refusait de s’alimenter au point que cela devint inquiétant. Je la pris dans mes bras dans la « position magique » et lui expliquais que sa mère avait quelque chose de très important à lui dire. Puis, j’appris à sa mère à tenir l’enfant dans cette position et elle lui parla de ce qui s’était passé, qu’elle était heureuse de l’accueillir à la vie… En un rien de temps, l’enfant changea, accepta de s’alimenter, de vivre, et s’épanouit.

 

Comment un bébé, même tout petit, peut-il comprendre ?



Les bébés n’ont pas de limites aux plans énergétique et psychique. Ils sont complètement « ouverts », en pleine expansion. Je ressens fortement cette forme de présence étonnante. Au cours des trois premiers mois surtout, on dirait qu’ils sont ouverts jusqu’aux confins de l’univers. Après, on sent qu’ils intègrent peu à peu leur corps physique. C’est comme s’ils devaient renter dans un corps bien trop petit. Ils ont conscience du « je suis » ils doivent comprendre que « je suis aussi un corps ». Il faut l’intégrer, en comprendre les limites, quitter l’immensité pour quelque chose de plus restreint. C’est comme une immense sagesse qui est là, à l’arrière plan.
Quand on capte leur regard pour entrer en contact avec eux, qu’on leur dit que l’on va les masser, on recueille leur accord, toujours avec le regard. L’enfant comprend l’intention au-delà des mots.

 

Vous enseignez aussi le massage du bébé ?


Oui, j'interviens à la maternité d’Antony (92) où j’ai longtemps massé les bébés. Maintenant, j’y enseigne le massage des bébés aux sages-femmes, aux puéricultrices et aux auxiliaires de puériculture. Pour les aider à se libérer de certains blocages liés au toucher, je leur apprends d’abord à se masser le dos, le visage, les mains et les pieds. Il faut donner de l’assurance à l’adulte pour pouvoir réassurer le bébé.
J’ai parallèlement créé l’association Edelweiss3 pour développer et former des professionnels – masseurs kinésithérapeutes, sages-femmes, etc. – dans le massage du bébé. Je vais également donner des cours de massage bébé destinés aux parents une fois par semaine à l’espace Weleda.

 

Vous venez d’écrire un livre sur ce sujet ?


Oui, pour partager mon expérience du massage des bébés. Il y a une trentaine d’années fut édité le livre « Shantala » de Frédéric Leboyer : un très beau livre, qui a eu le mérite de resituer le fait que masser son bébé soit un acte bénéfique, normal, qui va de soi et n’est pas réservé à des fins thérapeutiques. Il décrit l’art du massage issu de la tradition indienne ayurvédique. Les Indiennes sont assises par terre, jambes tendues, et massent leur bébé devant elles, sur leurs jambes. Ceci demande une certaine souplesse que n’ont pas beaucoup de femmes d’ici, surtout après l’accouchement.
Et les gestes sont trop toniques pour notre mentalité, nous percevons ces gestes comme trop brutaux à l’égard des bébés. Mais les Indiennes sont aussi plus sûres dans leurs gestes que nous, qui avons peur de « casser » le bébé. Dans les massages africains, cette tendance est encore plus extrême. On le voit dans certaines tractions des membres. Dans mon livre "Bébé-Bonheur", je développe des gestes adaptés aux Européennes que nous sommes, des gestes que j’ai moi-même effectués pendant des années sur de nombreux bébés – dont les miens – , et qui sont faciles à reproduire.
J’associe aussi volontiers au massage quelques exercices de gymnastique du bébé, qui permettent de lui garder sa souplesse.
Cela peut autant aider à « assouplir » un enfant coléreux dans le sens de l’apaiser, qu’ « assouplir » son caractère.
L’objectif essentiel de ce livre est de redonner le goût du toucher et la liberté de l’adapter à sa propre sensibilité ainsi qu’à la relation que l’on établit avec son bébé.

 

A quand date votre première rencontre avec les produits Weleda ?


J’ai commencé à les utiliser quand j’étais en néo-natal. Nous cherchions une huile de massage de grande qualité, de première pression à froid, pour éviter tout risque d’allergie. Ce qu’il faut savoir, c’est que le foie, chez les prématurés, n’est pas mature. Le fait d’utiliser une huile de massage raffinée à l’aide de solvants sur une surface aussi importante que le corps du bébé, peut saturer le foie en toxines, et ce, d’autant plus si elle contient aussi des agents conservateurs. Les huiles de massage Weleda sont, sur ce point de vue, irréprochables et ne présentent aucune toxicité. Sans parfums de synthèse, elles contiennent des huiles essentielles en faible quantité et permettent de faire glisser les mains sans être trop grasses au toucher.

 

Quelle est, Isabelle, la vision que vous avez de la société ?


Je résumerai votre question à partir de ma pratique. Je pense que l’on a morcelé la société comme l’on a morcelé le corps, en petits tronçons. Avec ses catégories, ses spécialités. Pas de kiné, pas de massage.
Résultat : on a désinvesti les gens de ces pratiques. Il y a heureusement un courant de professionnels qui pensent que les parents peuvent redevenir autonomes, d’autres que c’est dangereux.
Si la médecine a amélioré la prise en charge des pathologies infantiles, elle a, en contrepartie, angoissé les parents, partant du principe que la médecine sait tout et que les parents ne savent rien.
Il faut, au contraire, développer cette pratique de massage qui ne présente aucun danger pour l’enfant, en respectant ses rythmes.

Cependant, si cet exercice paraissait difficile, il serait évident de suivre une formation dispensée par des praticiens compétents. Il n’y a plus, de nos jours, de repère. Personne ne sait ce qu’il convient de faire. Tout est tellement médicalisé ! Ouvrons-nous vers ce qui est naturel, simplement pour nous faire plaisir. J’aime dire qu’il faut une génération pour que les choses reprennent leur place ; c’est la conviction que l’on met pour que les choses bougent, qui les font bouger.

 
     
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